De la bourse au développement…
Les certitudes sont tombées en ce qui concerne la liberté du marché pour les services financiers et la bourse. Non seulement en Europe, mais dans le monde, on s’est rendus compte, avec effroi, que le système sur lequel tout le monde comptait était terriblement défaillant. Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur l’idée que des certitudes étaient sans base, et que le libre marché est un dogme qui a dominé pendant trop longtemps ce secteur. Il serait peut être le moment de s’interroger sur d’autres dogmes, avant de regretter de ne pas l’avoir fait avant. J’en propose deux dans le contexte de la coopération européenne avec les pays tiers, car c’est le contexte que je connais et ce sont des dogmes auxquels suis confronté tous les jours :
- ” Les défauts de l’approche projet seront résolus avec l’appui budgétaire et le « Sector Wide Approach »“. Pour ce premier, au risque de me faire accuser de « corporatiste » comme ça m’est déjà arrivé, je vais vous dire un tabou : L’appui budgétaire a un impact euro/bénéfice difficile a évaluer, mais jusque ici bien inférieur a celui des projets. Tous secteurs confondus. Et cela est explicable et -somme toute –logique. Car, en cohérence avec lui-même, le l’appui budgétaire dans la perspective du « Sector Wide Approach » semble s’occuper d’un secteur de la réalité et en faisant abstraction des autres. Ainsi :
- Les apports budgétaires a un secteur ne s’inquiètent pas des découpes du budget national qu’ils remplacent dans le secteur concerné, ni des déplacements des ressources. Imaginons que dans le budget national d’un pays l’engagement de la communauté pour contribuer en € 20 millions au secteur de l’éducation se traduise par la diminution de € 20 millions dans les prévisions du trésor public pour l’éducation et l’augmentation de € 20 millions du budget de la défense… Dire que le contribuable européen a payé des armes serait osé… Mais le réfuter serait difficile : Pourtant le dogme nous dit que l’approche sectorielle de l’éducation n’a aucun lien avec le budget de la défense. - « L’approche sectorielle et budgétaire privilégie le partenariat avec l’Etat bénéficiaire et le responsabilise ». Oui mais. a) Ce partenariat est hautement apprécié par les gouvernements récipiendaires de l’aide, et pour cause, l’effet d’annonce contribue a la popularité des gouvernants. B) Comme la démocratie n’a pas mieux réussi à évacuer la démagogie dans les Pays tiers qu’ailleurs, l’apport du contribuable sert trop souvent à conforter des démagogues grâce a des effets d’annonce sans trop d’impact réel sur la réalité des populations. C) Pour l’exécution des budgets approuvés et annoncés on compte sur un service public mal payé, peu formé et démotivé dans le meilleur des cas. Corrompu encore trop souvent. Mais le fonctionnaire européen continue a croire que les ressources confiées a un fonctionnaire public seront mieux utilisées car ce dernier en est responsable.
On m’a exposé un jour que les projets de développement créent des « ilots de prospérité ». L’appui budgétaire me semble aujourd’hui diluer des sommes colossales, en respectant parfois les indicateurs prévus, mais avec un impact réel sur les populations bénéficiaires qui reste marginal. N’empêche, le déboursement est fait dans des délais rapides, les fonctionnaires en charge peuvent dormir tranquilles, et il n’y a pas des experts parasites qui s’engraissent à vérifier sur le terrain l’utilisation efficace, efficiente et rationnelle de l’argent du contribuable.
- “Les appels d’offres bien faits garantissent la transparence, l’équité et la meilleure utilisation des ressources du contribuable dans la mise en œuvre de la coopération.” Les appels d’offres sérieux, transparents et équitables sont compliqués à faire. Je suis bien placé pour le dire, (et j’admets, c’est une déclaration corporatiste) et je sais comment les faire. Dans les appels d’offres pour des fournitures, le jeu de la concurrence est parfois favorable. Pas toujours, car il aujourd’hui difficile de rédiger un dossier d’appels : Le plus gros défi reste la rédaction des spécifications techniques pour simultanément admettre plusieurs fabricants pour un produit, et fermer la porte aux produits de mauvaise qualité qui contaminent le marché avec des prix hors concurrence. Soit, c’est compliqué. Mais préparer une offre administrativement et techniquement conforme est aussi devenu tellement complexe qu’on a parfois l’impression qu’il existe quelque part une « guilde des fournisseurs de la coopération européenne » où se partagent le savoir-faire et les marchés. On est loin de la « concurrence équitable » que nous promettent les procédures. Pour les marchés de travaux, sachant que les travaux publics sont -sans conteste- le secteur le plus corrompu au monde, les montants sont conséquents. Et le marché des sociétés pouvant produire les garanties que nous exigeons est restreint. La rédaction des offres restant toujours aussi complexe, j’ai souvent eu la frustration qu’apporte l’odeur de collusion entre entrepreneurs visant à se partager les marchés. Mais comme les sourires et clins d’œil dans le public ne constituent pas des preuves légales de fraude, il ne reste plus qu’a attribuer. Pour les marchés de services il faut féliciter celui qui a eu l’idée de pondérer la qualité des offres avec le prix. Ce sont les seuls qui ont cette chance. Toutefois il nous reste : l’analyse des experts sur c.v., qui nous disent ce que l’expert a fait mais pas comment il l’a fait (un mauvais expert avec 20 ans de mauvaise expérience générale et 10 ans d’échecs dans son expérience spécifique l’emporte haut la main sur un autre qui en aurait la moitié d’années couronnées par des succès professionnels). Mais le pompon sont -selon moi- sont les contrats de services pour l’assistance technique des projets. Tout se passe comme si un jour quelqu’un s’était dit : « Ça marche trop bien ! Il faut filer de l’argent aux intermédiaires et arrêter d’avoir du personnel motivé et compétent ». Le statut d’expert individuel est disparu de la coopération européenne (sauf chez ECHO, tiens ! Qui a parlé de souci d’efficacité ?) pour être remplacé par des Contrats de Services avec des bureaux d’études. La loyauté et l’esprit de corps qu’induisaient des contrats directs avec la commission on été remplacés par des relations plus faciles entre la Commission et des bureaux d’études, et des relations plus difficiles entre la commission et les experts partout dans le monde. Sans parler des indisponibilités des experts initiaux des offres, qui n’ont pas pu rester en inactivité pendant les retards des attributions, et les experts « de remplacement » pour lesquels tout le monde s’arrange pour fleurir le c.v. de façon a trouver une solution.
Ainsi, a cette époque où les marchés s’effondrent et les Etats viennent a la rescousse des banques, je me surprends à rêver d’une coopération européenne qui récupère un sens commun et humain des choses. Qui assume que la standardisation ne peut pas faire fi des spécificités locales, qui se souvient que les contributions communautaires des Conventions de Financement sont composées d’euros des contribuables, qui réalise que la méfiance et instrumentalisation des experts épargne trois sous, mais hypothèque des valeurs qui me semblent beaucoup plus rentables a long terme : la loyauté et la qualité.


